Tous les cabinets d'expertise comptable ont désormais accès aux mêmes outils d'intelligence artificielle. Même recette, mêmes ingrédients, à la disposition de tous. Résultat : la technologie ne peut plus, à elle seule, expliquer pourquoi un cabinet se démarque d'un autre. La différence se jouera donc ailleurs… reste à savoir où ?
C'est le sujet que Jean-Baptiste Sachot, Ambassadeur Akuiteo, a mis sur la table avec Matthieu Hanachowicz, expert-comptable associé chez AFIGEC, dans le premier épisode du podcast Akui'Chef. Une conversation sans filtre sur l'IA, la croissance saine des cabinets, et une question qui dérange un peu : celle du temps.
Le vrai coût caché : les pertes au feu
Avant de parler d'IA, il faut d'abord ouvrir le placard et regarder où part vraiment le temps des équipes.
Le constat de Matthieu Hanachowicz, après trente ans dans la profession, ne fait pas dans la nuance : 50 à 60 % de l'énergie quotidienne d'un cabinet part en tâches à faible valeur ajoutée. Relancer un client pour confirmer une variable de paie. Courir après une facture fournisseur non rapprochée. Vérifier une information incomplète, encore et encore.
Le saviez-vous ?
Ces micro-tâches ont un nom bien connu en comptabilité : les pertes au feu. Sauf qu'ici, ce n'est pas un plat qui brûle sur la cuisinière – c'est le temps de collaborateurs formés à bac+5, parfois diplômés d'expertise comptable, qui s'évapore en collecte administrative au lieu de nourrir du conseil.
Résultat : la vraie question n'est pas quel outil d'IA choisir. C'est quel temps cela permet-il de récupérer – et pour en faire quoi.
Ce que l'IA peut vraiment changer (à condition de bien poser la question)
Sur le papier, la mécanique est simple : l'IA automatise une partie de la collecte et de la vérification, et réduit d'autant les pertes au feu. Mais attention à ne pas s'arrêter là. Ce temps récupéré n'a de valeur que si le cabinet sait précisément où le réinvestir.
Ce que le client attend, au-delà de la conformité
Voici le cœur du sujet, et sans doute le plus contre-intuitif : ce n'est pas la déclaration de TVA que le client attend. C'est ce qu'elle raconte de sa trésorerie.
Derrière chaque obligation réglementaire remplie, un dirigeant cherche une seule réponse : comment se porte réellement mon activité ? Y a-t-il un dérapage par rapport aux objectifs ? Des signaux positifs qui justifient d'accélérer sur le marketing, le développement ou la R&D ? Ou au contraire des signes qui appellent à ralentir et à sécuriser avant la fin de l'année ?
C'est cette lecture de la situation, et la disponibilité pour en discuter, qui constitue le vrai service attendu. Une obligation administrative remplie mais non éclairée ne l'apporte pas. C'est précisément ce temps d'analyse et d'échange, trop souvent relégué au second plan faute de disponibilité, que l'IA a vocation à rendre possible.
La confidentialité des données : la condition non négociable
Un point d'attention à ne jamais laisser en dehors de la recette : les données manipulées par un cabinet appartiennent aux clients, pas au cabinet qui les produit.
Les utiliser dans des outils d'IA grand public, sans garantie sur leur traitement, expose à un risque réglementaire direct (RGPD) et professionnel. Cette exigence de confidentialité est indissociable de la confiance client : un cabinet ne peut pas construire une relation sur la disponibilité et le conseil tout en prenant des risques sur la donnée qu'on lui confie.
Notre conseil d'expert : avant d'adopter un outil d'IA, vérifiez toujours où et comment sont traitées les données de vos clients. La confiance se construit lentement - et se perd en une seule fuite.
Réinvestir le temps gagné : la vraie définition de la croissance saine
Une croissance qui profite à tous, pas seulement au chiffre d’affaires
Pour Matthieu Hanachowicz, une croissance saine profite à la fois aux collaborateurs, aux clients et aux associés, sans sacrifier l'un au profit d'un autre. Il s'oppose explicitement à l'idée de réduire ses clients à de simples comptes en banque : un cabinet est censé s'assurer que ses clients vont bien, et rester à leurs côtés quand ce n'est pas le cas.
L’IA comme levier, pas comme une fin en soi
L'IA s'inscrit dans cette logique à une condition : être pensée comme un moyen, jamais comme une fin en soi. Le temps qu'elle libère n'a de sens que s'il sert à mieux accompagner les clients et à faire grandir les collaborateurs – pas simplement à produire plus vite.
Le temps rendu aux clients : le vrai levier de croissance
Le message central de cet échange tient en une phrase, signée Matthieu Hanachowicz : « Ce ne sont pas les outils qui vont être différenciants. C'est le sens de la relation au client. »
Un cabinet qui utilise l'IA pour libérer du temps administratif, et qui réinvestit ce temps dans la disponibilité et l'écoute client, construit un avantage que la seule technologie ne peut pas offrir.
Pour les dirigeants de cabinet, la question à se poser n'est donc pas seulement quel outil d'IA adopter, mais « qu'est-ce que je fais du temps qu'il me rend ».
